mardi 17 novembre 2015

Fenêtres

Le train s'arrête. Encore. En bas, au niveau du bitume, le kebab a deux clients en terrasse, qui mâchent leur dîner en silence. Au-dessus, une bonne moitié des fenêtres de l'immeuble sont éclairées. Les autres ont les volets clos. J'en vois une qui, bien que volets ouverts, est noire. Une luciole orange volète autour de la jardinière, où meurent en silence deux géraniums. Une silhouette est attachée à elle. La luciole s'éteint un peu, ressuscite quand elle tire à nouveau sur sa clope. Vaguement accoudée à la rambarde, elle regarde la rue, en débardeur et rien d'autre, malgré le froid. Elle regarde la rue, et je la regarde regarder la rue. Elle n'a pas de visage, elle n'est qu'une ombre. Elle est la nuit, et moi, ébloui par les néons de mon wagon, tout ce que je vois, c'est sa silhouette sur fond de béton, et le petit tison au bout de sa bouche.
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On ne voit pas grand chose, par la fenêtre. C'est un bureau, où seule la lampe du bureau est allumée. On ne voit pas vraiment l'homme, juste ses mains, et des papiers. Des dossiers. Probablement rien de très intéressant. Les fiches clients d'un notaire consciencieux. Pourquoi un notaire ? Un avocat, peut-être. Ou un médecin. Un médecin ? Non, ça n'existe plus les médecins qui travaillent sur papier. Avocat, donc. Ou même juge.

Ou alors c'est un homme d'état, un conseiller quelconque, qui revoit les plans du prochain projet immobilier de la mairie, la mise aux normes d'un bâtiment, ou l'application de la circulaire sur les eaux usées.

Bouh, c'est nul comme idée. Non, disons plutôt que c'est un homme des services secrets, qui compulse les derniers rapports de ses agents. Un James Bond à la française, entre une femme et un sauvetage héroïque !  Probablement pas. Mais c'est mieux que l'autre fonctionnaire.

Peut-être est-ce un écrivain, au final. Penché sur sa prose, en train de la relire. En est-il content, ou est-il à deux doigts de tout balancer, honteux d'avoir écrit ces lignes ? Je ne sais pas. Le train est reparti.
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Des peintures. Un fatras de couleurs, c'est tout ce qu'on voit par la fenêtre. Un artiste vit là. Un vrai, qui a repris le flambeau mythique du crève-la-faim logé sous les combles, un vieux matelas pour seule couche et son art pour seule nourriture. Je le vois, ce fils de notables, qu'on destinait à reprendre l'affaire de papa mais qui a fui à la ville, le matin de ses dix-huit ans. Il est monté dans le train, son sac sur le dos, et il a mordu à pleines dents dans le pain de la liberté. Et là, cinq ans plus tard, toujours sans le sou mais son art chevillé à l'âme, il peint. Il ne fait que ça, du soir au matin et du matin au soir. Il peint, et les toiles s'amoncellent dans sa chambre de bonne, où le robinet fuit l'été, gèle l'hiver. Il en vend, quelques-unes, juste assez pour payer le loyer et manger un jour sur deux. Il s'en moque. Ça lui suffit.

Il ne le sait pas, mais demain, dans une semaine peut-être, une de ses toiles, qui a atterri on ne sais comment dans le cabinet d'un médecin bien comme il faut, va attirer l'œil d'une galiériste tout aussi ennuyeuse. Il ne faudra que trois semaines de plus à la fourgueuse de croûtes pour remonter la trace de ladite peinture. Le croyez-vous ? Six mois plus tard le gamin sera riche comme Crésus. Un an après, il sortira de sa septième cure de désintox, pour enfin s'envoyer la dose de trop dans les veines et finir sa course au septième ciel, laissant derrière lui l'œuvre la plus marquante de la décennie.

Le train se remet en branle et me réveille. Il faut que je dorme.

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