mardi 27 octobre 2015

La neige

Le Gouffre, c'est le seul endroit sur Terre – à part la Surface ou les Tours, bien sûr – où lever les yeux au ciel a encore un sens. Ça a l'air bête, dit comme ça. Tout le monde sait ce que ça veut dire, lever les yeux au ciel. C'est presque inscrit dans nos gènes tellement c'est ancien, évident, d'avoir au-dessus de nous cet infini, cette ouverture sur le vide, si symbolique. Et pourtant, pour l'immense majorité des gens, les gens comme vous et moi, le Gouffre, c'est le seul endroit où, quand on lève la tête, au lieu d'un plafond, on peut effectivement voir le ciel.

« Hey, Ryu ? Tu sais s'il y a eu des rafles récemment ?
- Pas que je sache.
- Tout le monde est planqué, impossible de mettre la main sur aucun des crews. J'ai pas une seule news des artivists depuis la semaine dernière.
- Je vais vérifier, mais de ce qu'on m'a dit c'est super calme en ce moment. Tout est chill chez les condés.
- Je pige pas. Il y a personne. Nessuno. Les squats sont vides. C'est pas normal.
- Tous les squats ? L'Atelier, la Cave, le Zinc ? Tous ?
Tutti. Et pas seulement vides : nettoyés. Il reste niente.
- Ça peut pas être juste une descente, ça aurait fait du bruit, on en aurait entendu parler, d'une manière ou d'une autre.
- Ça m'inquiète. Je vais refaire un tour. Ciao.
- Hey, Teresa, chottomatte ! Je viens avec toi. »

Le Gouffre, c'est ce qui arrive quand trois personnes n'arrivent pas à se mettre d'accord : le nœud du problème reste en l'état, pour une durée proportionnelle au nombre d'avocats mis en jeu. Dans le cas présent, le conflit juridique oppose BCorp™, Ichi™ et Rea™, et porte sur le tracé exact des frontières à l'endroit en question. Non pas que le cadastre soit manquant, bien au contraire : il est à la fois pléthorique et contradictoire. Un dédale de vieux papiers dans lequel bien des gens se sont perdus. En attendant que soit un jour levées les incertitudes sur qui est propriétaire de quoi, la jonction entre les trois Zones d'Intérêt Économique reste inachevée. Et ça fait près de cent-cinquante ans que ça dure.

« Tout le monde est là ?
- Domenico s'excuse. Il a la polícia sur le dos, il est planqué aux Machines.
- Noté. Tu parles pour lui, Tiago ?
- J'ai la délégation des Textiles, sim.
- Aujourd'hui c'est le dernier meeting, yes ? La dernière ligne droite. Tout le monde est au point ? Good. Ok. Chacun sait ce qu'il a à faire. Questions, comments ?
- On va vraiment faire ça, Sulma ?
- On va vraiment le faire, Malek. Et ça va être spectacular. »

Dans le Gouffre, il y a d'abord le Haut. Là, il y a du vent, il y a des oiseaux. On voit vraiment le ciel, comme à la Surface. Le Haut, ce sont les niveaux supérieurs, géographiquement et culturellement. Des personnes riches, en majorité. En tout cas loin d'être pauvres. Des décideurs, des entrepreneurs, des financiers, des intellectuels, des artistes, des scientifiques, on y trouve tout un tas de gens. Des gens pas toujours conscients de leur chance. Des héritiers, tous, attirés par le vide du Gouffre, par le vertige d'être en haut et le frisson d'imaginer se qui se trouve en bas. Ils ne le voient pas, ce qu'il y a en bas. Ils ne peuvent pas voir le Fond. Tout ce qu'ils peuvent voir en se penchant ce sont les postes frontières, au milieu du Gouffre.

« Tu me passes un cylindre de 500 ? Ci-mer.
- Putain on n'aura jamais fini à temps !
- Tu dramatises, Nono, tu dramatises. On est large. Déto ?
- Lequel ?
- Un 12. Dispersion max. Il faut de quoi repeindre la façade.
- T'as vu la map pour la face B ? Truc de ouf !
- J'ai vu.
- Qui est-ce qui s'y colle ?
- JJ et ses gars.
- Bien ouèj, les mecs assurent. Ils vont te tapisser ça à la mine, au poil de cul près.
- Prise de tête, moi je dis. Une bonne grosse tache en travers du mur, y a rien de mieux.
- Oyez mes frères, la bonne parole du camarade tachiste !
- Ha ! Ha ! T'es con. Passe-moi plutôt un autre cylindre. »

Dans le Fond, il fait sombre. Les postes frontières bloquent le soleil, les niveaux du dessous sont constamment dans leur ombre. Parfois, le soleil brille suffisamment pour que la lumière fasse des taches sur les façades. Quand il pleut, l'eau ruisselle jusqu'en bas par contre. Le vent s'y engouffre, parfois, rafraîchit l'air surchauffé, disperse la fumée qui stagne au fond. Il y a plein d'oiseaux, qui nichent dans tous les coins, à l'abri. Ils passent leur temps à piailler. Le Fond, c'est le domaine du bruit. Ça résonne des gens qui passent, qui parlent, qui bossent, qui vivent leur vie là, au Fond. Ça gronde aussi. Sous les pieds. Les sons qui montent de tout en bas, du fond du Fond. Là où les Machines commencent.

« Loïc, attends deux secondes, les minots suivent pas.
- Alors les petits, on traîne ?
- Putain Lolo, tu fais chier ! On n'est pas grimpeurs, nous !
- C'est vrai, merde ! Trimballe-toi le matos, on en reparlera !
- Elles ont raison, Loïc, elles ont pas l'habitude.
- Passez-moi un spot au lieu de râler. Tu fais le branchement Sonia ?
- Anja, c'est quoi le secteur dans le coin ?
- Branche sur le 37, normalement.
- Patty, c'est quoi l'orientation pour celui-là ?
- 15 droite, 25 haut.
- Attends Anja, ça va pas le faire si tu passes par le R16. Repique sur les monos.
- T'es sûre ?
- À moins que tu veuilles faire sauter les plombs de la section.
- C'est qui ici ?
- CABank.
- Et bah tu vois, limite ça me tente. »

Dans le Gouffre, les niveaux se voient. Les gens peuvent presque se parler, à certains endroits. Des lignes de communications ont été mises en place, des voies de transport aussi, toutes illégales. Certains en profitent pour monter, sans papiers. Dans le Fond, c'est possible. Tant qu'on échappe aux flics, on peut passer d'un niveau à l'autre assez facilement. Mais pas entre le Fond et le Haut. Les postes frontières font plus que bloquer la lumière, ou s'empêcher les uns les autres d'empiéter sur leur ZIE respective. Ils sont le plancher du Haut. Le plafond du Fond.

« On en est où, Malek ?
- Qu'est-ce que tu dis ? Putain on s'entend plus causer ! De quoi ? Ah, on a presque fini !
- Impec ! Pas de condés dans le coin ?
- Bwahaha ! Tu rigoles ! Avec le boucan que font les alternateurs, aucun risque qu'on se fasse choper ! La maintenance repasse pas avant une semaine, pas de souci de ce côté non plus !
- Les chiffres ?
- T'inquiète pas pour ça, Tony, tout le monde sera servi ! Toutes les baterias sont là, on manque pas de main-d'œuvre ! La presse tourne à plein !
- Et les instruments ?
- Qu'est-ce que tu crois ? Ils sonnent ! Écoute !
- Arrête ! Arrête ! C'est bon, j'ai compris ! »

Alors bien sûr, parfois, les gens en ont marre. Ils savent bien ce qu'il y a en Haut. Ils savent bien que c'est du Haut que ça vient, quand la cadence augmente à l'usine et que les salaires ne suivent pas, quand les impôts augmentent et la bouffe, le loyer et les médicaments aussi, quand la police débarque pour remettre les grévistes au boulot, renvoyer les jeunes au centre d'éducation, traquer celles qui sont tombées enceintes hors planning. Ça finit par dégénérer. Il n'y a qu'ici que ça peut dégénérer, parce qu'ailleurs il suffit de barrer les ascenseurs, clôturer les aérations et fermer les canalisations pour casser la révolte. Ici, les règles sont systématiquement contournées, la moitié des branchements sont sauvages, l'air vient du Haut. On voit le ciel. Et tout les jours on a envie d'aller voir à quoi ça ressemble, là-haut.
Ça dégénère de temps en temps, oui, et ça finit toujours dans le sang.

« C'est bon Sulma, on a eu confirmation. Tout est prêt du côté des graffeurs.
- Idem ici, tous les paquets ont été complétés et distribués.
- Pareil pour les lumières, on est bon. Sound check impec.
- Décos armées, c'est quand tu veux.
- Bon, et bah c'est parti. »

La sirène. La sirène qui sonne. C'est ça qui réveille Hasan. Il se lève, vite, se rend compte que quelque chose cloche avec l'heure. Pourquoi est-ce qu'il y a tant de lumière dehors ?
Ses deux filles se sont réveillées aussi. Elles lui demandent ce qui se passe. Il ne sait pas.
Il y a un paquet devant la porte. Un sac plastique, comme quand on distribue les nouveaux uniformes, tous les mois. Ce n'est pas la date, pourtant. Il le prend, l'ouvre. Il y a des vêtements, des sortes de tuniques blanches. Pour lui et pour les filles. Il passe la sienne, laisse les petites mettre les leurs. La force de l'habitude. On ne conteste pas les ordres. Sous les tuniques, il y a d'autres objets, blancs aussi. Incongrus. Un tambourin. Une crécelle. Une vuvuzela. Sous les instruments, il y a un papier, avec un mot dessus, écrit dans toutes les langues de la Cité.
Les petites se sont emparées des percussions. Elles ont entendus des gens dehors qui faisaient du bruit. Hasan lève la tête. Les gens ont commencé à chanter. Ses filles sont tout excitées, elles veulent aller chanter aussi. Hasan sourit. Il hoche la tête, et attrape la vuvuzela.
Dehors, c'est magnifique.

Érica ne comprend pas ce qui se passe. Il y a vingt-deux minutes, à minuit trente-et-une, l'alarme a sonné dans son baraquement. Elle a mis exactement six minutes et trente-trois secondes à s'habiller et à enfiler sa tenue anti-émeute. Là, elle court dans les escaliers de secours qui vont du niveau -27 au -28, et elle ne sait toujours pas pourquoi. Tout le monde est fou autour d'elle, les opérateurs hurlent dans son casque, elle ne comprend rien à ce qu'ils racontent. On lui a dit, incident majeur. On ne lui a rien dit d'autre – ni la section, ni le niveau, rien. Ni le type de menace. Elle n'a pas vu le Gouffre, elle ne sait rien de ce qui s'y passe, de ce qui a déclenché un tel chambard. Et personne dans sa compagnie, les gens qui courent avec elle, n'en sait plus. Tout ce qu'elle sait, c'est que toutes les compagnies ont été activées. Toutes. Et qu'on leur a dit de se magner le train. Elle flippe. Elle flippe grave. Elle imagine le pire. C'est pour ça que quand enfin ils arrivent dehors, elle en reste comme deux ronds de flan.
Il y a de la lumière partout. Les murs sales du Fond ont été repeints en blanc, à la mine de peinture, à grands coups de taches. Il y a un flocon de neige géant sur la façade côté Bcorp™, blanc lui aussi, éclatant. Des spots, partout, qui éclairent le Gouffre, dont la lumière se reflète sur la peinture fraîche, sur les  confettis blancs qui tombent d'en haut, de sous les postes frontières. On dirait de la neige.
Il faut quelques minutes à l'agent Trenten pour se rendre compte du vacarme qui règne dans le Gouffre. Tout les gens sont dehors, tous habillés en blanc, ils frappent sur des tambours, soufflent dans des trompettes, font sonner des cymbales, dans un grand et joyeux n'importe quoi.
Et puis… et puis ils chantent.
Un chœur de plus d'un million de personnes, qui a entonné une chanson que tout le monde connaît. La neige. Une comptine apprise à l'école, dans toutes les écoles. Ils la chantent, à pleins poumons. Une chanson d'enfant. Érica se sent conne avec son fusil d'assaut, et elle n'est pas la seule. Autour d'elle, ses compagnons ont baissé leur arme, voire l'ont posée par terre. Malgré les ordres qui tonnent dans les casques, pas une seule compagnie n'a osé attaquer. Comment vous voulez lancer l'assaut sur des gens en train de chanter une comptine ? Oui, ils violent le couvre-feu, au moins quinze paragraphes des règlements de sécurité, plus les consignes anti-émeutes. Oui. Certes. Mais ils chantent une comptine, putain ! Elle en a marre d'entendre hurler dans son oreille. Elle défait son casque, le laisse tomber. La comptine s'est terminée, mais le chœur repart, la reprend une seconde fois. Érica sent ses lèvres remuer, entend des collègues chantonner. Après tout, pourquoi pas ? Elle la connaît aussi.

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