dimanche 23 février 2014

Le tribunal

Un texte trop court pour oser le mettre en forme comme les autres, du coup je vais juste le laisser là.



Le tribunal

Dans la salle du tribunal, il y a moi. Je suis dans le box de l'accusé, bien sûr. J'écoute et je ne dis rien. Je n'ai rien à dire de toute façon.

En face il y a le procureur. Il tempête, le procureur. Il y a de quoi. De sa harangue tonitruante, il pointe du doigts toutes mes erreurs, mes faux-pas, mes ratés. Mes fautes aussi. Il n'en oublie aucune. Il les connaît sur le bout des doigts, il sait précisément de quelle manière montrer les choses, où appuyer, quel détail révéler pour faire à chaque fois ressortir toute l'étendue de mes erreurs. C'est le cas du siècle pour lui, une affaire qui lui tient tellement à cœur qu'il ne s'abaisse même pas aux filouteries habituelles, qu'il s'acharne à exposer au grand jour, crûment, simplement, tout ce qu'il y a dans le dossier. Il connaît bien son dossier. Ce n'est guère étonnant, parce que c'est moi le procureur.

L'avocat de la défense est sur la défensive, justement. Pire que ça, il regrette d'être là. Il n'en voulait pas de cette affaire, de ce cas indéfendable. Il a été commis d'office, et qui d'autre que lui aurait pu s'y atteler en effet ? Alors il essaie, malgré tout. Il a toutes les cartes en main, mais elles sont mauvaises, les cartes, et ça il ne peut pas y faire grand chose. Il a une défense, cependant. Pour tous les faits reprochés à son client, il y a des circonstances atténuantes, un peu, quand on les regarde du bon côté avec suffisamment de mauvaise foi. Ça ne tient jamais très longtemps. On n'amadoue pas un jury avec de mauvaises excuses et des pleurnicheries. Il essaie, l'avocat, mais en vain. Il le sait bien. Et moi aussi, je le sais, parce que l'avocat, c'est moi.

Il y a foule au tribunal. Je ne sais pas combien de gens sont présents, mais il y a du monde. Peut-être même qu'ils sont tous là. Il n'y a pas de jury dans ce tribunal, c'est devant eux que les débats font rage. Ce ne sont pas eux qui jugeront à la fin, mais leurs avis comptent aussi. Ce qu'ils ont à dire compte aussi. Ils murmurent, ils chuchotent entre eux, ils s'exclament parfois, se moquent et pleurent aussi. Tous, je sais ce qu'ils pensent de moi, et pourquoi. Parce ce que chacun d'entre eux, c'est moi.

Le seul qui ne parle pas, c'est le juge. Il siège, au-dessus de tout le monde, il écoute posément les uns et les autres, prétend peser le pour et le contre, mais au fond de lui il est affligé. Les faits autant que la manière dont chacun les présente, les tourne à son avantage, les réactions et les récriminations, les larmes et les justifications, tout ça l'écœure. Il est déçu. Il aurait voulu ne jamais se retrouver dans cette position, avoir à juger un cas pareil. Il est seul juge, mais il ne peut même pas envoyer tout balader, mettre fin au procès, renvoyer dos à dos toutes les parties. Il est – ô ironie ! – condamné à y assister jusqu'au bout. Sachant qu'à la fin, si rien ne vient faire cesser cette mascarade, il sera trop tard. Il le sait, et il prie on ne sait trop qui, on ne sait trop comment, d'agir, de faire quelque chose pour tirer tout le monde de cette impasse. Il regarde l'accusé, parce que si c'est lui qui est responsable de cette farce, c'est lui aussi qui peut les en sortir. L'accusé le regarde, et il sait ce que le juge pense. Il sait aussi que pour le moment il n'en est pas capable, il ne s'en croit pas capable, et ça le juge le voit aussi. Ça le rend triste. Je le sais, parce que le juge, c'est moi.

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